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Quand un arbre tombe, on l’entend ; quand la forêt pousse, pas un bruit (proverbe africain)

    Chaque jour, je reçois en séance thérapeutique des personnes qui inlassablement me tiennent le même discours. Et chaque jour, sur les réseaux sociaux, je lis les mêmes constats, les mêmes souffrances. Je vais tenter de résumer, poser le diagnostic, et proposer des pistes de solutions.

    Le tableau général est comme un copié-collé d’une personne à l’autre, sans considération d’âge, de taille, de sexe, de couleur… il circule donc un autre virus que celui qui encombre nos poumons. Et celui-ci, peut-être plus sournois et dévastateur encore, encombre nos esprits.

    Je vais donc dresser un profil unisexe, taille unique, même si un éventail de visages m’apparait quand je tente de me remémorer les propos.

    La plupart du temps, ça commence par un mot, et là je sens que je vais pouvoir tirer sur ce petit bout de fil et que la pelote entière va se dérouler….

    Je ne sais pas dire non

    Je n’aime pas les conflits

    Je fais toujours passer les besoins des autres avant les miens

    D’ailleurs, je ne connais même pas mes besoins

    J’agis de manière à faire plaisir

    J’agis de manière à faire plaisir car je suis empathique

    J’agis de manière à faire plaisir aux autres pour être aimé

    J’ai besoin que mes choix soient validés

    J’ai besoin de la reconnaissance des autres

    Je suis très sensible à l’ambiance, à l’environnement

    Si les autres se sentent bien, je me sens bien

    Et souvent, cela se termine par « je vis une relation (pro ou perso) où l’on profite de ma gentillesse et je n’arrive pas à m’affirmer. Et quoi que je fasse, j’ai l’impression que ce n’est jamais assez »

    Et ils sont profs, infirmières, cadres, dirigeants, …. Ils ont 20 ans, 30 ans, 40 ans, 50 ans, 60 ans …..

    Alors je décortique avec eux les piliers de ce que l’on appelle « la confiance en soi », qui selon moi est un concept flou où l’arbre cache la forêt…

    L’arbre, c’est donc cette confiance en soi. Et bien souvent, quand j’interroge les gens, ils ont des preuves de leurs compétences et de leurs capacités ; donc, ce n’est pas la confiance dans leurs capacités qui est en jeu ; donc, ce n’est pas l’arbre ….

    Mais qu’y a-t-il donc dans cette forêt ?

    Et le terreau commun à toutes ces dimensions de la relation à soi est l’amour que l’on a reçu dans l’enfance.

    A-t ’on tous eu des parents maltraitants au point que la société entière se trouve aujourd’hui en déficit de soi, malade de soi ?

    Et s’il y avait un fléau qui parasitait la société entière et gangrénait nos constructions intérieures, compromettait nos fondations les plus fondamentales, empêchant nos racines de puiser la force pour déployer nos branches et nos ailes pour le reste de nos vies ?

    Et un mot me vient à l’esprit de plus en plus, un mot que je pensais être une vertu de notre société, un moteur pour nos vies : le mérite !

    Et si notre société était malade d’un excès de méritocratie ?

    Moi qui suis bien souvent le porte étendard de la notion de devoirs pour justifier de droits, certaines de mes certitudes se mettent à vaciller….

    Où se cache le ver dans ce fruit si appétissant du « travailler plus pour gagner plus » et du « toute peine mérite salaire »…. Il se cache dans les bourgeons à peine nés, ou plutôt dans le mauvais engrais offert aux jeunes pousses. Si l’on offre à nos enfants un amour conditionnel « si tu es gentil, tu auras une récompense », et bien sûr son pendant de menaces, on conditionne notre amour parental à certains comportements. Et on appelle cela éducation. Miguel Ruiz, des fameux Accords Toltèques, appelle cela la domestication, avec des croyances qui vont insidieusement s’installer dans l’esprit de l’enfant, des croyances auxquelles il va donner son accord…. Et l’enfant commence à apprendre qu’il va devoir « mériter », et se conformer aux attentes de l’extérieur. Bien sûr, obéissant le plus souvent une autorité parentale omnipotente avec peu d’explication sur le pourquoi, sans aucune information sur comment devenir un individu avec ses propres choix, sa propre pensée, ses propres besoins et sans aucune indication sur comment gérer ses frustrations, difficultés émotionnelles.

     

    Et de ces jeunes pousses élevées hors sol ou en serre avec ces idées putrides plein la tête, véritables pesticides pour toute tentative de développement de l’être, grandiront des fruits à la maturité cabossée, un peu verts sur la face du développement de l’être, un peu flétris sur la face des ambitions personnelles, un peu bugnés sur la face des expériences relationnelles.

    Essayons d’écouter la forêt pousser, et intervenons avant le grand bruit que fait la chute d’un arbre.

    Choisissons un autre terreau pour faire pousser nos petiots car quoi qu’ils fassent, ils requièrent notre amour sans avoir nullement besoin de le mériter. Pendant que nous éduquons nos enfants, gardons à l’esprit que la confiance et l’amour ne se méritent pas, mais se construisent dans la relation.

    Et nous, purs produits estampillés de la méritocratie, apprenons à sentir que nous sommes parfaitement et délicieusement imparfaits et déployons toutes les branches de notre relation à nous-mêmes pour ensuite pouvoir enlacer paisiblement les ramages voisins, sans plus craindre ombre ni épine.

    1 commentaire pour “Quand un arbre tombe, on l’entend ; quand la forêt pousse, pas un bruit (proverbe africain)”

    1. Merci, Muriel, pour ce texte bien poétique qui peint délicatement une image de la souffrance partagée par la majorité des êtres humains…

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